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Vidéo longue sur les réseaux sociaux : le grand retour ?

Instagram teste des vidéos de 90 minutes. Oui, 90 minutes. À une époque où l'on nous répète que personne ne regarde plus rien au-delà de 30 secondes, la nouvelle a de quoi faire sourire. Mais elle soulève surtout une question qui me travaille depuis un moment : avons-nous vraiment perdu notre capacité d'attention, ou nous a-t-on un peu trop vite convaincus que c'était le cas ?
Ugo adulte
Ugo de Polpoz

On nous disait que notre attention ne dépassait pas 8 secondes. Alors pourquoi la vidéo longue revient ?

Instagram veut faire du long. Pardon ?

Le 27 octobre 2026, le Blog du Modérateur relayait une annonce assez inattendue : Instagram expérimente un nouveau format baptisé « Features », qui permet de publier des vidéos allant jusqu’à 90 minutes. La fonctionnalité, d’abord testée au Brésil, est désormais proposée à un groupe restreint de créateurs aux États-Unis.

L’idée, c’est d’accueillir des interviews, des podcasts et des émissions qu’on pourrait aussi regarder depuis son téléviseur.

Pour nous inciter à passer du court au long, Instagram teste une autre fonctionnalité, « Clips as Reels ». Elle permet de découper une vidéo en extraits courts qui renvoient vers sa version intégrale. Autrement dit, Instagram aimerait qu’on découvre un contenu grâce à un Reel, puis qu’on reste sur la plateforme pour en regarder la suite. YouTube doit apprécier.

Ce qui m’amuse dans cette annonce, c’est qu’Instagram a déjà tenté le coup. Souvenez-vous d’IGTV, lancé en 2018 et abandonné quatre ans plus tard. À l’époque, le réseau social avait fini par miser massivement sur les formats courts. Les Reels étaient devenus incontournables, au point de transformer progressivement l’expérience Instagram.

Et voilà que la plateforme nous reparle de vidéos d’une heure et demie.

Il y a quelque chose d’assez ironique à voir les réseaux sociaux changer de discours sur la durée idéale d’un contenu alors qu’ils ont largement contribué à installer l’idée qu’il fallait faire toujours plus court.

Dans les métiers de la communication, on connaît bien le refrain : les internautes n’ont plus le temps, il faut aller vite, accrocher dès les premières secondes. Sinon, c’est perdu.

Mais si cette histoire était un peu plus compliquée ?

Notre attention serait tombée à 8 secondes. Vraiment ?

Vous avez probablement déjà croisé cette statistique. Notre capacité d’attention serait désormais limitée à 8 secondes, soit moins que celle d’un poisson rouge.

Je ne sais pas qui a eu l’idée de comparer notre cerveau à celui d’un poisson rouge, mais il faut reconnaître que la formule fonctionne. Elle est tellement spectaculaire qu’on la retient facilement.

Dommage qu’elle soit fausse.

Cette affirmation a notamment circulé après la publication d’un rapport de Microsoft en 2015. Pourtant, il n’existe pas de preuve scientifique solide permettant d’affirmer que notre attention moyenne serait de 8 secondes.

En février 2022, le King’s College London publiait les résultats d’une enquête sur notre rapport à l’attention et aux technologies. Elle révélait notamment que 50% des adultes britanniques interrogés croyaient à cette fameuse statistique des 8 secondes.

Autre enseignement : 49% estimaient que leur capacité d’attention avait diminué avec le temps.

Sauf que les chercheurs rappelaient un point essentiel. Faute de données scientifiques comparables sur une longue période, il est difficile de déterminer si notre capacité d’attention a réellement baissé.

Ce qui est certain, en revanche, c’est que nous avons le sentiment d’être plus facilement distraits.

Et ça, je veux bien le croire.

Entre les notifications, les messages qui arrivent pendant qu’on travaille et cette étrange manie d’ouvrir Instagram sans trop savoir pourquoi, les occasions de perdre le fil ne manquent pas.

Mais est-ce que cela signifie que nous sommes devenus incapables de nous concentrer ?

J’ai du mal à y croire.

Je peux abandonner une vidéo après dix secondes parce que son introduction m’ennuie profondément, puis regarder une interview d’une heure sans voir le temps passer. Il m’arrive aussi de survoler une publication LinkedIn avant de passer vingt minutes sur un article qui répond à une question que je me pose.

Je n’ai pourtant pas changé de cerveau entre les deux.

Ce qui change, c’est mon intérêt pour le sujet, le contexte dans lequel je consulte le contenu et ce que j’en attends.

Peut-être qu’on confond un peu trop facilement notre capacité à être attentifs avec notre envie d’accorder de l’attention.

La vidéo longue n’a jamais disparu, contrairement à ce qu’on voudrait nous faire croire

À lire certaines réactions à cette annonce, on pourrait presque penser que la vidéo longue fait son grand retour après plusieurs années d’absence.

Sauf qu’elle n’est jamais vraiment partie.

YouTube continue d’héberger des interviews fleuves, des documentaires et des vidéos de vulgarisation qui trouvent leur public. Les podcasts filmés occupent eux aussi une place de plus en plus importante dans les usages.

En décembre 2025, YouTube annonçait sur son blog officiel que plus de 700 millions d’heures de podcasts avaient été visionnées sur des appareils de salon au cours du seul mois d’octobre 2025. Un an auparavant, ce chiffre était de 400 millions d’heures.

Précisons qu’il s’agit de données communiquées par YouTube lui-même, et qu’une heure de podcast visionnée sur un téléviseur ne signifie pas nécessairement une heure d’attention continue. On peut très bien écouter une interview en faisant autre chose.

Il n’empêche : ces chiffres montrent que les contenus longs continuent d’occuper une place importante dans nos habitudes.

Pourquoi faudrait-il alors considérer que les internautes n’ont plus la patience de regarder autre chose qu’une succession de vidéos de trente secondes ?

À mon sens, le problème vient surtout de notre tendance à opposer systématiquement les formats.

Comme si le succès des Reels devait forcément signer la mort des vidéos longues.

Personnellement, je ne consomme pas une vidéo de la même manière selon que je cherche à me divertir quelques minutes ou à comprendre un sujet qui m’intéresse. Il y a des moments où je n’ai aucune envie de m’engager dans un contenu de quarante minutes. Et d’autres où un Reel me laisse sur ma faim parce que le sujet mériterait d’être approfondi.

Les formats courts ont évidemment leurs qualités. Ils peuvent être drôles, pertinents, pédagogiques et particulièrement efficaces pour faire découvrir une information.

Mais je trouve dommage d’avoir progressivement installé l’idée que la brièveté serait devenue une condition indispensable pour intéresser les gens.

Au fond, ce n’est pas parce qu’on peut raconter quelque chose en trente secondes qu’on doit forcément le faire.

Le vrai problème, c’est peut-être qu’on cherche trop à capter notre attention

Ce qui m’intéresse particulièrement dans la stratégie d’Instagram, c’est le changement de logique qu’elle semble amorcer.

Avec « Clips as Reels », la plateforme reconnaît finalement qu’une vidéo courte peut donner envie d’aller plus loin.

Et je trouve ça plutôt intéressant.

Évidemment, je ne suis pas naïf. Instagram ne cherche pas soudainement à réhabiliter notre capacité de concentration par pure bonté d’âme. L’objectif reste économique : conserver les audiences, concurrencer YouTube et augmenter le temps passé sur la plateforme.

On peut d’ailleurs se demander si le fait de proposer des vidéos plus longues ne risque pas, lui aussi, de renforcer cette course permanente au temps d’écran.

Mais cette évolution me donne surtout envie de questionner une obsession très présente dans les stratégies de communication : la rétention.

Combien de secondes les internautes restent-ils sur notre vidéo ? À quel moment décrochent-ils ? Quel montage permet de les garder jusqu’à la fin ?

Ce sont des questions légitimes. Je les trouve même utiles lorsqu’elles permettent d’améliorer un contenu.

Là où ça me gêne, c’est quand elles finissent par prendre toute la place.

On se met alors à chercher l’accroche parfaite, celle qui provoquera suffisamment de curiosité pour empêcher quelqu’un de passer à la publication suivante. On accélère le montage, on multiplie les effets visuels, on coupe la moindre respiration.

Parfois, c’est très réussi.

D’autres fois, j’ai surtout l’impression de regarder une vidéo qui essaie désespérément de m’empêcher de partir.

Et une fois arrivé au bout, je me demande ce qu’elle m’a réellement apporté.

Réussir à retenir quelqu’un devant un écran ne signifie pas nécessairement qu’on a réussi à l’intéresser.

C’est peut-être cette différence qu’on devrait davantage prendre en compte.

Faire court à tout prix, est-ce vraiment rendre service à notre audience ?

Je ne vais pas prétendre qu’une vidéo de vingt minutes est toujours préférable à un Reel de trente secondes. Ce serait simplement remplacer une injonction par une autre.

Et je sais bien qu’en communication digitale, la forme compte énormément.

Un bon cadrage, un montage maîtrisé ou un rythme adapté peuvent transformer une vidéo. Personne n’a envie de subir une introduction interminable avant d’arriver au sujet.

Mais il y a une différence entre supprimer les longueurs inutiles et raccourcir systématiquement le propos.

Certains sujets demandent du temps. Une interview peut avoir besoin de silences pour laisser émerger une réponse intéressante. Une explication technique nécessite parfois de revenir sur une notion avant de poursuivre. Et lorsqu’on aborde des questions complexes, notamment autour du numérique responsable ou de l’inclusion, tout vouloir faire tenir en quelques secondes peut devenir franchement réducteur.

C’est aussi une question que je trouve importante dans la création de contenus vidéo : avant même de penser au montage, il faudrait pouvoir se demander ce qu’on souhaite réellement transmettre.

D’ailleurs, dans la formation à la création de contenu vidéo proposée par Polpoz, il y a toute une partie consacrée à la préparation éditoriale et au storyboard. Ce n’est pas anodin. Même lorsqu’on travaille des vidéos courtes pour les réseaux sociaux, réfléchir au message avant de sortir son smartphone reste une étape essentielle.

Parce qu’une bonne vidéo ne se résume pas à un format qui fonctionne bien dans les statistiques d’une plateforme.

C’est aussi une vidéo dont on comprend l’intention.

À force de chercher à satisfaire les algorithmes, je crains qu’on finisse parfois par oublier les personnes auxquelles on s’adresse.

Et j’aimerais qu’on puisse retrouver un peu de liberté dans notre manière de produire des contenus. Qu’on accepte qu’une vidéo puisse durer 45 secondes ou douze minutes, sans avoir besoin de justifier systématiquement ce choix par les dernières tendances des réseaux sociaux.

Ce serait déjà pas mal.

Finalement, combien de temps mérite-t-on votre attention ?

Je ne sais pas si Instagram réussira à installer durablement des vidéos de 90 minutes sur sa plateforme. Peut-être que les audiences suivront. Peut-être que cette fonctionnalité restera confidentielle avant de rejoindre IGTV au cimetière des bonnes idées abandonnées par Meta.

Ce qui me semble plus intéressant que le succès éventuel de « Features », c’est ce que cette expérimentation raconte de nos usages. Pendant des années, on nous a expliqué que l’avenir appartenait aux formats courts. Aujourd’hui, une plateforme emblématique de cette tendance cherche à développer une offre de vidéos longues.

Je n’y vois pas la preuve que notre attention serait miraculeusement revenue. D’ailleurs, je ne crois pas qu’elle ait disparu.

Je pense plutôt qu’elle est devenue l’objet d’une concurrence permanente. Les plateformes cherchent à l’obtenir, les marques veulent la conserver et les créateurs tentent de trouver leur place au milieu de tout ça.

Alors, avant de se demander comment retenir les internautes pendant 90 minutes, peut-être faudrait-il commencer par se demander ce qu’on a à leur raconter.

Et si la réponse tient en trente secondes, tant mieux. Pas besoin d’en faire un long-métrage.

Pas (encore) visibles ?
C’est le moment d’y remédier.

Ugo adulte
Cet article vous a été concocté par Ugo de Polpoz

Associé, spécialiste du social media et plume créative de l’équipe, Ugo aime donner du fond aux mots sans leur faire perdre leur naturel. Au quotidien, sur notre blog, il adore aborder les sujets liés à la communication inclusive, à la dimension politique des réseaux sociaux et aux nouvelles façons de prendre la parole en ligne.

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